Allocation d'existence

10 Positions contre la fausse modestie et le silence des exclus

(Groupes de travail fédéraux contre le chômage et la pauvreté)

BAG-Erwerbslose



 
 

Nous exigeons une allocation d'existence pour tous les êtres humains
 
 

Une assurance existentielle pour tous à travers un revenu qui soit à la mesure de la richesse sociale, indépendant de la nationalité, du sexe et de la situation familiale, et sans obligation au travail.
 
 

Une radicale réduction du temps de travail, afin que tous ceux qui veulent travailler puissent le faire.
 
 

Une redistribution juste du travail socialement nécessaire sur tous les êtres humains.
 
 

La suppression de la division du travail fondée sur une hiérarchie des sexes.
 
 

Les associations contre le chômage et la pauvreté ont adopté ces revendications lors de leur congrès fédéral à Brême en février 1992.
 
 

10 Positions contre la fausse modestie et le silence des exclus
 
 

La nécessité d'une utopie

En 1982, les médias allemands annoncent 1, 8 million de chômeurs.1982, c'est la date aussi du premier congrès fédéral des Chômeurs à Francfort. En arrière-fond, les attaques économiques contre le niveau de vie des sans-emploi (coupes dans l'allocation chômage et les allocations sociales, extension des délais...etc.) et une conjoncture qui fait augmenter le nombre de chômeurs par les avancées techniques et la rationalisation dans la production. En même temps, les médias essayaient de minimiser les chiffres du chômage et, quand ils n'y arrivaient plus, de diffamer les premiers concernés, en les rendant responsables de leur situation. Leur travail trop isolé ne suffisait plus aux associations. Il fallait montrer à l'opinion publique que le chômage n'est pas une tare individuelle et qu'il existait des groupes qui cherchaient une transformation, aussi bien personnelle que sociale, de leur situation.

Le débat sur une allocation d'existence découplée de l'emploi salarié était déjà à l'ordre du jour de ce premier congrès des associations. En opposition à la revendication syndicale, à cette époque encore dominante, d'un droit général à l'emploi, les représentants des associations de chômeurs et de précaires affirmèrent leur désintérêt pour un emploi salarié à n'importe quel prix et revendiquèrent le droit à une allocation d'existence suffisante pour tous. Une revendication, dont certains souriaient jadis, et qui maintenant est un élément important des débats politiques et sociaux.

Plusieurs facteurs accélérèrent, quelques années plus tard, la conception concrète de cette allocation d'existence :

Plus durable devint le chômage de masse, plus claire fut l'impossibilité pour le système capitaliste d'offrir un poste de travail à tous ceux en âge de travailler ou de leur assurer au moins une sécurité matérielle décente, et ainsi de plus en plus souvent, on remit en question une perspective de vie qui accepterait le travail salarié comme seul sens à la vie.

Là-dessus arriva l'échec du "Socialisme réel" et la destruction accélérée de garanties sociales en Allemagne. De l'ancien devait être de nouveau discuté et du nouveau analysé en détails.

L'effondrement du régime de la RDA fut assimilée à l'échec de l'imagination sociale et de la pensée utopique. Réfléchir sur des alternatives à la situation présente passait pour démodé, les utopies passaient pour avoir échoué à jamais. Dans cet état d'esprit dominant, les chômeurs organisés prirent position contre la tendance générale qui consistait à ne plus vouloir accepter qu'une politique pragmatique de gestion du développement capitaliste. Les groupes de travail fédéraux des associations de chômeurs se décidèrent à formuler leurs positions contre les tendances à la Realpolitik des partis, des syndicats et des organisations caritatives. Les 10 positions contre la fausse modestie et le silence des exclus montrent clairement que la concrétisation d'une allocation d'existence est impossible dans le cadre d'une économie capitaliste telle qu'elle existe aujourd'hui. Mais elles montrent en même temps que les conditions matérielles d'une telle allocation sont là et qu'il doit se décider politiquement, par les luttes, comment les richesses sociales doivent être partagées.

Sur quatre points, le caractère utopique de l'allocation d'existence se différencie des conceptions traditionnelles d'allocation de base des politiques sociales :

Par le niveau de l'allocation d'existence (part effective de la richesse sociale, et non part d'un minimum d'existence)

Par le découplage de l'allocation d'existence et de l'obligation d'avoir un emploi salarié

Par la remise en cause de la conception dominante du travail

Par la critique de la division du travail fondée sur une hiérarchie entre les sexes
 
 

La revendication d'une allocation d'existence implique la façon dont le travail est organisé et ce qui est produit, et pour qui. Car de ça dépendent, en plus du chômage, d'autres problèmes comme l'exploitation dans ce qu'on appelle le Tiers-Monde, la destruction de l'environnement, la perte de sens dans la consommation...etc. Parce qu'il est évident que le travail est nécessaire à toute société pour assurer ses besoins matériels, sociaux et culturels, nous ne renonçons à la volonté d'organiser ce travail tous ensemble, avec tous les êtres humains. La production doit être orientée en fonction des besoins des producteurs. Dans notre revendication d'une allocation d'existence est donc incluse une revendication pour la réappropriation sociale du travail.

Dans la notion de travail socialement nécessaire, nous ne pensons pas seulement à la production et aux services "normaux", mais aussi à tout le travail de reproduction "privé", non rémunéré. C'est-à-dire par exemple, l'éducation et le travail domestique, le travail gratuit en associations, aide au voisins, le travail culturel, l'aide réciproque, le soutien et le conseil.

L'allocation d'existence signifie pour nous les moyens individuels pour pouvoir accomplir ces travaux nécessaires sur une base de volontariat. Nous ne voulons pas faire entrer ces travaux dans le cadre d'emplois salariés et nous voulons aussi par là détruire leur répartition suivant le sexe. A cela est associée une réduction radicale du temps de travail afin que tous puissent bénéficier d'une juste répartition.

Le droit à l'allocation d'existence est pour tous les êtres humains vivants ici, indépendamment de leur passeport ou de leur statut de séjour.

Depuis février 1992, nous avons discuté de ces thèses publiquement, et il s'est avéré qu'il était important d'affirmer le caractère utopique de ces thèses. Mais il ne suffit pas de montrer au loin un avenir meilleur. Dans les associations de chômeurs, il y a un trésor d'expériences multiples en rapport avec les contenus politiques concrets et les revendications. C'est ce qui fait le lien entre le présent et l'avenir. C'est pour cette raison que nous soulignons, dans cette nouvelle édition (1996), l'importance d'étapes intermédiaires réelles sur la voie d'une société plus juste, tout en réaffirmant notre perspective utopique.
 
 

1. Remarques sur la situation globale

L'effondrement du "Socialisme réel" fait apparaître aujourd'hui le capitalisme comme un "vainqueur" et comme la seule forme raisonnable de reproduction sociale. Dans cette situation, on assiste à la destruction pièce par pièce des acquis et des droits relativement démocratiques acquis contre le Capital par des luttes incessantes dans le passé.

Par un mouvement supplémentaire de rationalisation, le capitalisme se détache encore plus complètement de toute attache vis-à-vis des états-nations, et cherche les lieux les plus favorables à une maximisation des profits.

Cette globalisation capitaliste ne conduit d'ailleurs pas à une unification / égalisation / homogénéisation sociale et économique du monde. Le gouffre entre le niveau de vie relativement élevé d'une minorité de nations industrielles et la misère de masse, la faim dans de grandes parties de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique latine s'accroît. Mais la paupérisation ne reste pas limitée à ces parties du monde, mais est de plus en plus visibles dans les nations industrielles. Le "premier" et le "tiers"-monde se laissent de moins en moins différencier sur une carte, ils se mêlent plutôt de façon très complexe et selon des masses territoriales réduites. Des développements socio-économiques inégaux, typiques du processus d'exploitation capitaliste, s'aiguisent entre aussi bien qu'à l'intérieur des états-nations.

La recherche mondiale du profit maximal détermine des sauts énormes dans le développement technologique et des vagues de rationalisation. Pour la majorité de la population, ça veut dire : découplage toujours plus fort entre la richesse et le travail, revenus en chute, chômage de masse et pauvreté.

L'accumulation de richesses sans mesure pour quelques-uns se fonde sur le dépouillement des anciennes colonies et du "Tiers-Monde", sur l'exploitation des travailleurs salariés et sur le travail de reproduction non rémunéré des femmes, et sur la violence brute allant jusqu'à l'anéantissement.

Le système capitaliste mondial ne fait pas qu'exclure d'emblée un partage juste des richesses existantes et socialement produites. Son principe de profit maximal met en danger aussi les bases naturelles et par là les conditions de vie de l'humanité.

On ne doit pas oublier que le développement du capitalisme ne suit pas une logique objective, mais est toujours le produit de luttes politiques et sociales.

Se tenir prêt à une résistance individuelle et collective n'a pas seulement des raisons économiques, mais est aussi une question "d'économie morale": comment sont perçues les conditions de vie concrètes et leurs transformations par ceux qui sont concernés ? Quelles sont les conceptions de justice et de vie quotidienne ? Quelles sont les conceptions possibles pour une autre société, plus juste ?

La globalisation du capital signifie aussi la nécessité d'une globalisation de la lutte contre la pauvreté et le chômage.
 
 

L'allocation d'existence et les inégalités sur le plan international

Allocation versée en argent à partir des richesses accumulées dans les capitalistes industrielles, l'allocation d'existence part de l'ordre économique mondial existant. Nous sommes conscients de cette contradiction :critiquer l'ordre actuel et formuler des revendications dans son cadre. La revendication de l'allocation d'existence ouvre une brèche pourtant dans une des lois primordiales du capitalisme : l'obligation au travail salarié, et a pour but ainsi une utopie sociale et politique fondée sur l'émancipation.

C'est pourquoi nous comprenons cette revendication comme une part de la lutte mondiale pour la libération.
 
 

Le processus de transformation dans les nations industrielles occidentales

Dans les nations occidentales européennes, nous avons assisté cette dernière décennie à un processus de division sociale : avec l'appui de mesures politiques de gouvernements néo-conservateurs ( coupes des investissements publics, destruction massive d'acquis sociaux), le capital produit un chômage de masse par l'introduction de nouvelles technologies dans la production et les services(rationalisation), un chômage de masse qui sert d'instrument à une nouvelle structuration de la production et du travail. Alors que la force combative des salariés est affaiblie, que les salaires réels tombent, que les dépenses de santé sont réduites, que la mobilité et la flexibilité de la marchandise - force de travail est accentuée, et que les femmes en particulier sont obligées d'accepter un emploi sous-payé ou de s'enfermer dans le rôle traditionnel du travail domestique ou d'éducation non rémunéré, les bénéfices des entreprises et des banques atteignent des records.

Les attaques systématiques des représentants du capital sur les conditions de travail des salariés et leur traduction politique sous forme de lois grâce aux partis politiques ont profondément transformé les entreprises. A côté d'une minorité de salariés permanents, garantis, bien payés, on a des travailleurs précaires à contrat à durée déterminée(des salariés par rotation), des intérimaires, qui ne sont employés que suivant les besoins du moment pour un laps de temps plus ou moins court. Mesures de soutien à l'emploi et subventions pour les coûts salariaux forment le lien entre le premier et le "deuxième" marché du travail. Pour tous ceux qui ne peuvent pas trouver d'emploi, il ne reste que le choix entre un stage de formation et le chômage. Et enfin, les allocataires des minima sociaux sont agressés par des mesures de travail forcé.

L'exclusion sociale et la pauvreté sont, pour une part toujours plus grande de la population des nations d'Europe occidentale, devenues l'amère réalité, et pour les salariés, elles servent de moyen de pression effectif pour plus de rendement, de surtravail, et plus d'heures supplémentaires.
 
 

2. Le marché unique européen

Sur un terrain préparé par de telles mesures, on nous promet un avenir heureux dans le Marché unique européen. Son contenu central serait la "liberté". La liberté ? Pour les marchandises, le capital, les services et la force de travail.

Sous l'expression "globalisation économique", on peut parler des intérêts mondiaux du capital qui agissent avec l'aide des politiques néo-libérales de dérégulation pour encore plus de rationalisation et de productivité. Intensification de l'exploitation, baisse du niveau de vie matériel et appauvrissement de groupes de population entiers et de régions.

Mais les états-nations singuliers ne disparaissent pas dans ce processus de globalisation, ils se restructurent, reçoivent de nouvelles formes et de nouvelles fonctions.

l’Union européenne nous promet la croissance économique, une variété de marchandises encore plus grande et la suppression du chômage. Le Marché Unique européen est la vision de puissances économiques et politiques qui cherchent à se hisser à une première place mondiale, devant les Etats-Unis et le Japon.

Mais ça ne veut pas dire que des emplois vont être créés en Europe. Le développement technologique permet de produire à l'endroit où c'est le plus "favorable". Et de nombreuses multinationales, comme Siemens, encaissent déjà d'avantage de bénéfices par la spéculation financière que parla production de marchandises. De nouveaux emplois, ça voudrait surtout dire une majorité écrasante d'emplois précaires, non garantis.

Dérégulation, Rationalisation, chômage de masse, baisse des prestations sociales en dessous du minimum d'existence, voilà la réalité des habitants de l'Union européenne. Des millions de chômeurs en Europe donnent une idée claire de la situation.
 
 

3. Le mouvement de migration vers l'Europe

Nous voyons dans le mouvement d'immigration internationale, pas seulement une fuite forcée, mais aussi la tentative d'imposer un droit légitime au revenu et à une existence digne. La revendication de l'allocation d'existence vaut pour tous les êtres humains vivant ici, quelle que soit leur nationalité et quelque soit le statut de leur séjour. Nous soutenons des revendications semblables dans tous les pays, compte tenu de leurs situations nationales.

Nous n'acceptons pas les différenciations entre travailleurs immigrés, réfugiés et demandeurs d'asile. A la place des aides sous forme de paquets de vivres, de bons, d'une aide à la santé exécrable ou inexistante, de conditions salariales et de travail misérables, nous demandons la suppression de la loi sur les droits sociaux pour les demandeurs d'asile, de la loi sur le droit d'asile et du droit du sang.

Nous voulons discuter avec les groupes qui dans tous les pays défendent l'allocation d'existence, pour développer une stratégie commune.
 
 

4. Les systèmes d'assurance sociale

Depuis des années, nous voyons des attaques contre le système d'assurance sociale en Allemagne. L'appauvrissement de grandes parties de la population vivant en Allemagne s'accroît. 5 millions de personnes dépendent de l'aide sociale, d'après les organisations caritatives, 8 millions de personnes vivent dans la pauvreté. Chômage, salaires bas, emplois précaires, CDD sont les raisons principales de cette situation.

La baisse des revenus liés à l'emploi et des allocations de remplacement rendent nécessaire un développement de la sécurité sociale, mais c'est le contraire qui se produit: les entreprises considèrent l'Etat social comme un obstacle à l'exploitation, le système de sécurités sociales est adapté aux nouvelles exigences de flexibilité. A cause des allocations sociales de plus en plus basses, la pression augmente pour accepter n'importe que l’emploi sous-payé et absurde.

Le principe de solidarité est détruit et les risques économiques sont privatisés. Le gouvernement fédéral se désengage de plus en plus de la protection sociale.

Il faut arrêter ce processus, mais pas sous la forme d'un statu quo. L'allocation d'existence et les allocations sociales doivent être liées. L'allocation d'existence est nécessaire comme un socle dont la hauteur doit être forcément au-dessus des minima sociaux. Pour les personnes qui ont cotisé à la caisse d'assurance chômage lors de leur emploi, l'allocation atteint la hauteur qu'aurait eu leur assurance chômage. Ceux qui perçoivent des revenus bas ne peuvent pas percevoir moins que la somme de l'allocation d'existence. Ce système peut être financé à la fois par les cotisations sociales sur salaire et par une réforme de l'impôt.

L'allocation d'existence occuperait la fonction d'une retraite minimum, d'un salaire minimum, d'un revenu minimum de remplacement et de minimum social garanti, et aussi d'allocation minimum pour les malades. Elle concerne tous ceux qui n'étaient pas dépendants d'un emploi salarié, qui disposent d'un revenu bas ou dont l'allocation chômage est en dessous du minimum d'existence. Pour tous ceux-là nous demandons les transports publics gratuits, la gratuité des services culturels et de formation, et la prise en charge des frais médicaux.

Comme étape intermédiaire, nous considérons que cette allocation comme socle est réalisable aujourd'hui.

Notre utopie vise, au-delà, au découplage du revenu et de l'emploi. Il n'en va plus du coup seulement d'une assurance minimale contre les risques de l'existence, comme le droit social la conçoit aujourd'hui, mais il en va d'un libre développement de la personnalité, qui rende possible la conception d'un travail sensé et socialement nécessaire et l'acquisition de droits citoyens et de pouvoirs politiques.
 
 

5."L'aide sociale".

Depuis des années, des millions de gens en Allemagne dépendent des minima sociaux. Bien que dans la loi fédérale soit inscrit le droit à avoir les moyens de mener une vie digne, les minima sociaux ne remplissent pas ce droit, à cause de leur hauteur misérable et de leur attribution arbitraire. Le droit au minima dans la pratique n'est possible qu'en montrant sa volonté de trouver un emploi et après examen des ressources. L’incertitude ou la peur de devoir prendre en compte le revenu souvent très bas des enfants ou des parents dans le cadre des entretiens, la honte d'appartenir aux derniers des derniers et aux exclus, ou la désinformation systématique, les freins bureaucratiques, et les pratiques humiliantes des bureaux d'aide sociale font que les minima ne sont versés qu'à environ la moitié de ceux qui y ont droit.

Depuis longtemps, le calcul du niveau des minima a abandonné le principe de demander son avis à l'allocataire sur ses besoins. On calcule maintenant à partir de habitudes de consommation des groupes aux revenus les plus bas, le manque vital devient le principe de l'allocation. Mais même ce régime de survie a subsides attaques ces dernières années. Des aides exceptionnelles sont ensuite retranchées du revenu ou celui-ci carrément supprimé. Les hausses des minima sont inférieures aux hausses du coût de la vie, si bien que même les plus bas revenus salariés augmentent plus vite que les minima sociaux. La conséquence est l'extension, grâce à la baisse réelle des minima par rapport au coût de la vie, des secteurs à salaires très bas.

A pas de géants, le système des minima se rapproche des règles de charité du Reich, avec des groupes entiers de salariés très pauvres et même des refus d'aide sociale à des groupes pauvres très éloignés du marché du travail.

La perte réelle de pouvoir d'achat qui touche les allocataires des minima correspond à un développement dans la plupart des nations industrielles où les acquis du Welfare sont peu à peu décimés ou perdent leur fonction originelle. En Allemagne, cela signifie que les allocataires des minima, indépendamment de leur âge et de leur productivité possible, seront forcés de rejoindre la masse des travailleurs précaires, sous-payés pour pouvoir survivre.
 
 

6. Le service du travail obligatoire

L'introduction de mesures de travail obligatoire contre les chômeurs et les allocataires des minima est en relation étroite avec la gestion de la crise car les responsables politiques et économiques et des conceptions idéologiques sur le soi-disant gaspillage ou les soi-disantes fraudes dont se rendraient coupables les allocataires. Ce dernier thème est vieux comme le système d'assurance sociale en Allemagne. A toutes les époques où on s'apprête à détruire des acquis sociaux, se fait entendre la rengaine des "profiteurs" et des "criminels sociaux". Par cette tactique de diffamation, on prépare l'opinion publique à des mesures impopulaires. Les bureaux d'aide sociale ou les bureaux du travail emploient ensuite des dispositifs disciplinaires ou les aggravent, et on introduit le travail obligatoire. Toutes ces initiatives se renforcent les unes les autres.

Le travail obligatoire, selon les dispositions de la BSHG (loi fédérale sur les minima sociaux), a le vent en poupe. Celui qui n'est pas prêt à nettoyer une piscine ou un terrain de sport pour un salaire de 1 à 4 marks de l'heure pour montrer sa volonté de trouver un emploi peut subir des coupes dans son allocation, puis radié. Ces mesures ont pour but d'économiser sur les fonds sociaux, soit en faisant peur à ceux qui y ont droit pour qu'ils ne les demandent pas, soit en radiant les allocataires. C'est ainsi qu'a lieu une destruction régulière d'emplois stables dans le domaine communal, et ces emplois sont remplacés par des travailleurs "moins chers" grâce à la BSHG.

En 1982 déjà, la coalition de l'époque, sociaux-démocrates et libéraux, avait introduit le dispositif dit de "l’exigibilité" qui stipulait que les chômeurs pouvaient être obligés d'occuper un emploi à durée déterminée, indépendamment de leur qualification, pour une durée maximale de 180 jours. Dans plusieurs villes, ce dispositif a été mis en vigueur début 1995 pour obliger les chômeurs à travailler contre les dégâts des inondations.

Avec la loi pour l'emploi de 1994 (AFG), est introduit le principe des "travaux pour la communauté" des chômeurs et ainsi le principe d'un travail sans salaire, disparu de la loi depuis 1969. Des obligations plus lourdes encore furent introduites par la loi réformant l'ALHI (=ASS), en particulier l'obligation faite aux employeurs d'employer des allocataires pour des emplois saisonniers (en particulier les récoltes agricoles), et de nouvelles obligations de "training".

Travaux de misère, secours au chômeurs qui rapporte, travail obligatoire : on ne peut pas ne pas voir les parallèles avec la République de Weimar.
 
 

Les attaques sur le droit social et l'autonomie des salaires préparent la voie pour remettre en question la validité universelle du droit du travail et des conventions collectives.

Sous le slogan du "travail à tout prix", on accomplit en fait une restructuration globale des conditions de travail, avec l'objectif de se servir du travail obligatoire pour créer encore plus d'emplois précaires sous-payés.

D'un côté, les salariés en poste doivent accepter des salaires bas, le non-respect du droit du travail, des conditions sanitaires du travail. De l'autre, on fait comprendre clairement aux chômeurs qu'on peut exiger d'eux qu'ils acceptent n'importe quelles conditions de travail et que la protection de la qualification n'existe plus. Les bas salaires acquièrent peu à peu droit de cité et le travail obligatoire s'établit solidement.
 
 

7. Notre revendication - et "qui doit payer ça ?"

Contre le processus de réorganisation du marché du travail, de destruction des garanties sociales et d'appauvrissement, nous avançons notre revendication d'une allocation d'existence suffisante + loyer, charges liées au logement et argent pour les vacances.

Le travail social doit être partagé de façon nouvelle. Nous sommes conscients qu'une allocation d'existence ne suffira pas à détruire la division du travail par hiérarchie des sexes, ni le travail salarié dans sa forme actuelle. La lutte pour l'allocation d'existence doit être accompagnée d'un processus de prise en compte du travail dit "travail personnel" et du travail socialement nécessaire, ainsi que d'une remise en question de la société de consommation et de la morale travailliste dominante.

Face à notre revendication, il y a des voix critiques qui prétendent qu'au fond nous voulons lutter pour la conservation du chômage. Ce n'est pas notre intention, mais : si le capitalisme nous oblige à être, en masse, hors de l'emploi salarié, alors il faut bien que ce non-travail soit payé. Les richesses sociales que le capitalisme absorbe donnent les conditions pour cela, elles doivent être partagées autrement.

Pour l'instant, conformément à des volontés politiques, les richesses sont gaspillées, et servent à l'accumulation du capital et aux propriétés privées des dominants. Pour des projets comme le changement de capitale de Bonn à Berlin, on trouve tout d'un coup 20 milliards de marks. Des sommes énormes sont investies dans la production et l'exportation d'armes. 800milliards de marks, qui ne sont pas réinvestis dans la production, mais dans la spéculation financière.

Mais nous ne voulons pas seulement parler d'argent. Combien de richesses gaspille cette société en produisant des biens complètement superflus, des empaquetages, qui détruisent l'environnement ? Combien gaspille-t-on par une organisation du travail qui rend les êtres humains souvent physiquement et psychiquement malades, alors que la moitié du temps qu'ils passent à travailler suffirait pour obtenir la même production ?
 
 

8. Un droit au travail ?

Notre critique de la notion dominante de travail, notre critique du travail salarié passent aussi par une critique de la revendication avancée par les syndicats et par une partie de la social-démocratie : la revendication du "droit au travail". Dans la société capitaliste, ce droit au travail ne peut être qu'un droit au travail salarié.

Cette revendication porte en soi des traits réactionnaires :

Parce qu'elle ne prend absolument pas en compte les circonstances réelles du travail salarié. Le travail en soi n'est pas un but particulièrement intéressant, et encore moins en tant que "droit". Quand on ajoute qu'il revendique du "travail utile, sensé", ça ne change rien au caractère principalement aliénant du travail capitaliste.

Parce qu'avec la rationalisation et le caractère de plus en plus technologique de la production, on a besoin de moins en moins de salariés en poste.

Parce qu'elle s'en remet à l'Etat. L'Etat est incapable d'obliger les employeurs à créer des emplois, il n'est pas en mesure d'intégrer lui-même des chômeurs en masse dans le marché du travail. Vue d'hier et d'aujourd'hui, les plans pour l'emploi de l'Etat ont une double fonction : service du travail obligatoire et emplois aux salaires inférieurs aux normes des conventions collectives. Le chemin qui mène du droit à la force, du droit au travail au travail forcé, est, comme le montre l'expérience national-socialiste, un chemin très court.

C'est une erreur politique fatale de faire du travail salarié une philosophie de la vie, alors qu'il s'agit de conditions matérielles d'existence.
 
 

9. La situation des femmes

L'exploitation, l'oppression et la violence contre les femmes sont plus anciennes que la société capitaliste moderne. Celle-ci a pu s'appuyer sur les relations patriarcales pour son but de profit maximum, et selon la conjoncture, intégrer ou rejeter les femmes hors du marché du travail (production de guerre, manque de force de travail, ou au contraire chômage, temps partiels, "qualifications spécifiquement féminines"). Et les femmes ont toujours eu les plus mauvais postes et de plus bas salaires pour le même travail. Cette inégalité face à l'emploi a des conséquences pour l'assurance-chômage, les allocations, pour les retraites : les femmes touchent moins d'argent. En même temps, beaucoup de femmes doivent accomplir l'intégralité du travail de reproduction (travail domestique, élevage des enfants).

Une allocation d'existence, des organismes publics pour s'occuper des enfants (crèches...), et la possibilité de postes à temps partiel bien payés, permettant de vivre, dans tous les métiers, ne nous épargnera pas un combat pour une répartition juste de tous les travaux et contre les humiliations quotidiennes. Mais ça pourrait être la condition pour pouvoir refuser des conditions d'emploi injustes. Et pour le nombre croissant de mères célibataires, ça permettrait d'avoir un revenu plus assuré que l'aide sociale.
 
 

10. Nos relations avec les salariés en poste

Notre revendication d'une allocation d'existence est un projet de solidarité pour une lutte commune avec tous les salariés. Un revenu minimum suffisant protège les salariés en poste et leurs syndicats du danger de nous voir enrôlés comme "briseurs de salaires" ou "briseurs de grève". Au contraire, nous pouvons ainsi les soutenir activement.

Nous pouvons lutter ensemble pour une meilleure organisation du travail et créer la possibilité de dire non à des contrats misérables, à un travail qui détruit l'environnement et des conditions de travail qui sont dangereuses pour la santé. Car l'opposition apparente entre chômeurs et salariés est devenu, à travers le marché du travail, depuis longtemps une fiction : chômeurs, allocataires des minima et femmes sont forcés d'accepter régulièrement des jobs à temps partiel ici et là, alors que beaucoup d'employés et d'ouvriers sont pris entre des menaces d'alternance entre périodes de chômage et déluge d'heures supplémentaires. C'est à cause de l'obsession de la carrière sur la marché du travail que les salariés cherchent à montrer qu'ils n'ont rien à voir avec les chômeurs.

Mais l'aggravation des conditions de l'emploi ne produit pas seulement l'appauvrissement et l'insécurité existentielle, elle provoque aussi une destruction de la démocratie dans les entreprises et créé des ouvriers de seconde classe. Voilà les racines pour une articulation commune. Avec l'allocation d'existence, on réduirait à néant l'instrument disciplinaire du chômage qui sert aux entrepreneurs à monter les uns contre les autres chômeurs et salariés.

La hauteur de l'allocation joue pour cette raison un rôle décisif: seulement si elle est assez haute, elle peut jouer aussi le rôle d'un salaire minimum effectif.
 
 

Revendications sur la route de l'allocation d'existence
 
 

Nos positions partent d'un problème de rémunération et de la valorisation des activités en dehors du travail salarié.

Notre revendication de l'allocation d'existence se fonde sur notre critique des conditions dominantes du travail salarié et en appelle à l'utopie d'une existence humaine pour tous.

Jusqu'à l'allocation d'existence, il peut y avoir des étapes intermédiaires, à obtenir ici et maintenant. Les associations de chômeurs ont posé les revendications centrales suivantes :

Partage radicalement nouveau du travail et des richesses

Suppression de la division du travail par hiérarchie entre les sexes

Réduction radicale du temps de travail

Suppression de toutes les formes de travail forcé ou de services obligatoires

Egalité des allemands et des étrangers

Egalité (de salaire) entre les hommes et les femmes

Augmentation et extension à tous de l'allocation chômage pendant toute la durée du chômage

Suppression des délais et des quarantaines

Consolidation de la protection de la qualification professionnelle

Transports publics gratuits

Institutions culturelles et de formation gratuites

Hausse de l'aide sociale à la hauteur des besoins effectifs

Pas d'obligation d'entretiens et de pointages

Arrêt des manipulations d'aide sociale pour expulser des étrangers

Introduction d'une loi sur le prix des loyers

Financement régulier des associations
 
 

BAG-Erwerbslose

(1992, revu en décembre 1996)